30 janvier 2026

Le gentleman du traversier

De Messine, en Sicile, à Villa San Giovanni, en Calabre, le ferry met une petite demi-heure. On saucissonne le train, on le charge à bord et on traverse le détroit. À l’autre bout, il suffit de raccrocher les wagons et le train peut continuer son voyage. Ça laisse le temps, sur le bateau, de monter sur le pont afin de se faire servir un de ces cafés qu’on ne boit qu’en Italie tout en admirant le paysage. 

C’est ce que j’ai fait.

J’ai quitté mon wagon, pris l’escalier. J’avais le blues, comme toujours quand je quittais la Sicile. La tête me tournait un peu, à cause des fumées noires émises par le bateau. Aussi longtemps que j’ai pu, j’ai admiré les îles Éoliennes, à bâbord, et l’Etna, à tribord.  Vulcano et Lipari n’étaient déjà plus que deux pâtés d’un beau bleu sombre en cette fin de journée de novembre, tandis que les fumerolles de l’Etna s’étiraient à l’horizontale.

J’ai repris l’escalier pour rejoindre mon wagon et là, je n’ai plus rien compris. Moi qui ai de façon très sûre le sens de l’orientation, je me suis retrouvée de l’autre côté de la cale. Le bateau avait dû virer et je ne m’en étais pas rendu compte. Mon wagon était tout à l’opposé, voie 1. J’étais, si l’on veut, sur la voie 4 et il était impossible de passer de l’une à l’autre. Je voyais les agents de manœuvre s’affairer : l’arrivée au quai de débarquement était imminente. On allait sortir le train et moi je resterais à fond de cale !

Je me suis adressée à un des hommes et lui ai expliqué mon problème. Il a fait signe à un collègue, un type en débardeur noir et pantalon orange. Un géant à l’ADN bariolé qui m’a fait signe de le suivre. On a passé devant des wagons, derrière d’autres. Je paniquais. Ils avaient commencé à ouvrir la porte de déchargement du train. Il m’a fait signe de me calmer. Ses deux mains sur mes épaules. Gestes doux, sourire rassurant, aucune parole. Pas de chance, j’étais, en plus, tombée sur un muet.

J’ai reconnu mon wagon. Il l’a ouvert avec une clé magique qu’il avait à la ceinture. Le marchepied s’est déployé automatiquement. La première marche était à environ 80 centimètres. Un peu embarrassant pour une dame plus vraiment jeune, en tongs et la jupette courte. 

Contre la paroi, dans une niche, il y avait des palettes de bois. Il en a pris quelques-unes, les a empilées, a fait un escalier pour accéder à la voiture. Trois marches, comme pour grimper sur un podium. Quand tout a été en place, il m’a donné son bras et m’a dit : « Prego, Signora ! »

J’ai monté ces trois marches en ayant l’impression d’être la reine du monde. Il a refermé la porte derrière moi et a donné le coup de sifflet pour le départ. Je n’ai même pas eu le temps de le remercier. Mais je ne l’oublierai jamais.