La Vouivre

La Lomène, La Charbonnière

C’était un fait. Tonton Victor ne ressemblait à personne. Les fils et les filles, par ici comme ailleurs, étaient généralement les portraits-à-découper-selon-le pointillé-et-à-coller-sur-les-images de leur père et mère. Tonton avait une tronche à faire jaser les gens, des yeux de Kirghiz, des paupières alourdies et étirées qui le faisaient ressembler, un peu, à un oiseau trisomique.

Ce jeune frère de mon père m’emmenait à la pêche. Tout en montant lui-même ses mouches, fixant sur son hameçon des plumes de coq ou de faisan, des poils de lièvre ou de chevreuil, il me racontait le monde du dessous de l’eau.

Ces bêtes aquatiques fabuleuses dont Tonton me parlait tenaient, pour l’apprenti pêcheur que j’étais, à la fois de l’énigme et du casse-tête. Que fallait-il penser de l’anguille ou de l’apron, par exemple ? Il me jurait qu’ils existaient, ici même. L’apron était une sorte de cœlacanthe, miraculeux survivant des abysses du Doubs. Il attirait, au choix, bonheur ou malheur à celui qui le prenait. Certains disaient qu’ils en avaient vu, cloués sur les portes des granges avec d’autres pourfendeurs de calamités agricoles, chauves-souris, chats noirs, hiboux ou chouettes. L’anguille, quant à elle, sortait parfois de son lit pour chasser les escargots. Un collègue pêcheur nous assurait qu’il en avait vu une zigzaguer dans ses petits pois. Les histoires de pêche, c’est un peu comme les histoires de chasse… ça sent l’embrouille à plein nez, mais ceux qui avaient vu juraient du fait sur les saintes Écritures.

Était-ce parce qu’il était différent ? Parce que certains esprits empoissés de morale puritaine le chambraient avec des allusions aux facteurs ou aux représentants de commerce ? Parce qu’on lui demandait où il avait trouvé ses yeux ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que Tonton Victor croyait en ce monde parallèle et aux créatures qui en sortent parfois. Pour vous aider, vous aimer, plus souvent vous enlever ou vous tuer.
(…)

Extrait de la nouvelle « La Vouivre »